Vivre dans un pays sans promesse peut éviter la déconvenue

C’est un grand photographe, étranger, âgé ; il connaît très bien les horreurs du 20è siècle européen et africain ; comme je ne lui ai pas demandé l’autorisation, je ne mentionne pas son nom ni son oeuvre, si je peux, je le ferai - ça éclairera. Disons qu’il a vécu très longtemps dans un pays où la haine et la violence ont remplacé la loi et la politique. Bon.

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Je travaille avec lui, pour un "beau livre" sur notre campagne. Notre campagne de carte postale. J., comme moi, s’y est installé il y a deux ans avec sa femme, et il n’en revient toujours pas : des paysages infiniment préservés, des gens infiniment gentils, de la paix qui règne ici, il parle de "peaceful community". Il dit - en anglais parce que le français, il n’y arrive pas - que les locaux en particulier et les Français en général ne mesurent pas la chance qu’ils ont. Qu’ils râlent. Que c’est insensé. Il dit ça en riant. Il fait ce livre comme pour dire merci. Ici, on ne ferme à clé ni les voitures, ni les maisons, et c’est pour lui à peine croyable.

Bon, mais est-ce que c’est si simple ? D’abord, voir mon précédent post, la pauvreté est là, bel et bien, dans ce paysage immaculé, et je ne parle pas des haines villageoises qui continuent de bouillir à petit feu dans le secret des longères, ou du racisme brutal, nu, irréel, qui peut jaillir dans les conversations.
Ensuite, si on élargit le champ.... Attends, redis-moi l’expression de Lénine, le communisme c’est les Soviets plus l’électricité - ; donc, si on dit que la France, c’est la Culture plus la Sécu, et qu’en conséquence on ne peut pas se plaindre ; rien à faire, ça ne marche pas. La République a tellement menti, pavée de fausses promesses qu’elle est ; la démocratisation de la culture a tellement fourché. Tandis que vivre dans un pays sans promesse évite la déconvenue.

C’est un peu ce que dit J., d’ailleurs : "Chez moi, il y a beaucoup d’énergie et de créativité, une créativité hopeless, sans espoirs, mais elle est là." Ici, dit-il, on se reposerait sur nos lauriers, nos désillusions, notre élitisme. Faudrait quoi pour nous secouer ? Mmmh. Un surcroît de sarkozysme ?

J. n’est pas dupe du paysage de carte postale. Pour la "hidden poverty", il sait. Mais comment s’empêcher d’être empapaouté, quand, comme ce matin, tu as ce ciel strié orange-rose-blanc avec vaches rêveuses et fantômatiques dans la brume Chantilly, et ces haies d’arbres et ces collines douces, hein, tu fais comment ?

Je voudrais ajouter ça. Je rends grâce à ce qui, en moi, empêche le désenchantement, je veux dire la fin de l’enchantement, quand je retrouve les sensations de la citadine submergée d’émotions devant tant de beauté. Un peu comme si, quelques minutes par jour, je rassemblais mes forces pour éprouver à nouveau des émotions adolescentes, les plus fortes, les plus vraies. Quelques minutes par jour, s’arrêter, respirer, marcher pour rien, ramasser une noix, se prendre pour la Parisienne du week-end transie qu’on était. Et comme J., dire merci.

Ca m’arrive. Je dis "merci" au bocage. Et à voix haute, en plus !


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