La"social-écologie" : cherchez plus, c’est ce qu’il nous faut

Il y a dans la vie des moments lumineux, même dans une salle sans fenêtres de l’Université de Montréal. Martial Foucault, frenchy montréalais et spécialiste d’économie politique, avait invité un autre économiste frenchy, parisien celui-là, Eloi Laurent, à disserter sur son dernier livre. En vrac, et en attendant de plonger dans le livre, quelques éléments d’un raisonnement d’une grande justesse.

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L’idée centrale du livre est de faire le lien entre la crise des inégalités et la crise écologique. L’une entraîne irrésistiblement l’autre. Vouloir prendre le virage vert sans penser le social et l’économique est un non-sens. Ce n’est pas une question de bonne conscience ou de vertu, c’est une question de logique. Pas un scoop ? D’accord, les écologistes le disent depuis longtemps. Mais articulée de la sorte, et de la bouche d’un universitaire bon teint, enseignant à Sciences Po Paris, l’idée peut faire des émules, séduire, voire emballer.

1. Les boucles pauvreté-environnement.
Quand il n’y a pas d’équité entre les hommes, il n’y a pas d’équilibre dans le rapport avec la nature. "Analyser la pauvreté, c’est central pour comprendre la déforestation, dixit Eloi Laurent. A Madagascar, les pauvres coupent la forêt pour nourrir leurs fours à bois par ailleurs défectueux. Il n’y a plus d’arbres, les fours nuisent à la santé de leurs utilisateurs, le tout contribue à l’aggravation du réchauffement climatique. En Haïti, les pauvres utilisent leur unique moyen de subsistance : les arbres. Il n’y a plus de couverture forestière. Donc il n’y a plus de rétention d’eau. Du coup il y a régulièrement des inondations avec pollution des eaux. Dont sont victimes les mêmes populations pauvres... Je suis favorable au fait que les pays et les communautés qui déforestent soient payés pour arrêter de le faire. Au Brésil, les dégradations ont baissé grâce à ce système. Au sommet de Nagoya, il a été question de payer les communautés autochtones de certaines régions du monde en échange de leur respect pour leur environnement, pour protéger des essences rares par exemple. Je suis d’accord. Quand la cause du désastre est économique, il faut y répondre économiquement." Eloi Laurent n’est pas contre l’idée que la nature ait un prix, quand cela se justifie.

2. Le chiffre qui tue. "60% des habitants de France exposés aux risques industriels habitent dans des "zones urbaines sensibles" (traduction pour les Québécois : quartiers très pauvres généralement situés en banlieue mais pas seulement). "Regardez les cartes. Faites du "Environnmental Justice Mapping", c’est passionnant. Quand vous cherchez une industrie à risques, une déchetterie problématique, vous les trouverez plantées dans les quartiers où vivent les pauvres. Partout dans le monde. Les pauvres ont moins les moyens de se faire entendre. Aux Etats-Unis, la proximité entre les quartiers noirs et les sites d’enfouissement des déchets toxiques est très parlante."

3. Ne pas croire que le despotisme vert, en lieu et place de nos démocraties lentes et molles (et sous influence des lobbies), sauverait la planète.
"La démocratie, malgré tous ses défauts, est le régime de la vigilance écologique. Sans presse libre, on n’aurait pas su grand chose de la catastrophe nucléaire au Japon. Sans mobilisation citoyenne, la France n’aurait pas renoncé aux gaz de schiste, et j’espère que le Québec va suivre". Et aussi : "Il faudrait une nouvelle chambre au Parlement, qui représente les intérêts de la nature. Tel député représenterait tel animal, telle plante menacée, etc." L’idée, reprise par Eloi Laurent, vient d’un type bien dont je n’ai pas retenu le nom.

4. Pour une réforme des indicateurs économiques. "Pour une économie qui mesure ce qui compte : la soutenabilité environnementale, le développement humain" (Eloi Laurent a contribué au rapport Stiglitz). Et tout particulièrement : "Il faut développer des indicateurs justes, exacts. Le bilan carbone de l’Union européenne, par exemple, doit tenir compte des importations de produits fabriqués dans des conditions catastrophiques à l’autre bout du monde. Cela montrera la dette écologique occidentale qui est immense."

5. Contre le "geo-engineering". Ce sont les savants fous qui prétendent sauver techniquement la planète sans changer d’un iota nos modes de vie. Genre : poser de la limaille de fer au fond des océans pour piéger le carbone, implanter des miroirs géants dans l’espace pour refroidir la planète, et j’en passe. Pour Eloi Laurent, le géo-engineering, c’est "la dégénérescence du refus de la réalité des changements climatiques". C’est Claude Allègre en Géo Trouvetout.

6. Ni croissance verte, ni décroissance, mais économie verte. Une économie éco-circulaire, dont les déchets, par exemple, sont entièrement réutilisés ("Waste is food"). Mes notes sont insuffisantes à ce sujet mais la lecture du livre devrait combler ce manque.

Je vais maintenant m’employer à dénicher le livre à Montréal. Bonne lecture à tou(te)s...


Vos commentaires

  1. TT

    Et à compléter par un autre livre récent : Développement durable ou le gouvernement du changement total, de Y. Rumpala. Utile pour remettre en perspective les implications de certaines évolutions.